Historique Broglie - Chapitre 1 : Broglie, une cité normande au riche passé

Située au cœur du pays de la Charentonne, dans le département de l’Eure, la commune de Broglie constitue l’une des petites cités les plus remarquables de Normandie par la richesse de son histoire et par l’influence nationale de la famille qui lui a donné son nom. Avec un peu plus d’un millénaire d’existence attestée, Broglie a vu se succéder les périodes féodales, les guerres de Religion, l’Ancien Régime, la Révolution française, les deux conflits mondiaux et les profondes mutations économiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Si son patrimoine architectural demeure relativement discret comparé à celui de certaines grandes villes normandes, son histoire est intimement liée à celle de l’État français à travers plusieurs générations de militaires, de diplomates, de ministres, de scientifiques et d’académiciens issus de la maison de Broglie.

La commune est implantée dans la vallée de la Charentonne, affluent de la Risle, au sein d’un paysage de bocage caractéristique de l’ouest du département de l’Eure. Cette vallée constitue depuis l’Antiquité un axe naturel de circulation reliant la vallée de la Seine aux plateaux du pays d’Ouche. Les terres fertiles, la présence de l’eau et les voies de communication expliquent une occupation humaine très ancienne, bien antérieure à la création du bourg médiéval.

Les prospections archéologiques réalisées dans les environs ont mis en évidence des traces d’occupation gallo-romaine (tegulae, céramiques, monnaies), suggérant une présence humaine dans la vallée de la Charentonne. Plusieurs voies antiques traversaient la région et reliaient les agglomérations d’Évreux (Mediolanum Aulercorum) et de Lisieux (Noviomagus Lexoviorum). Cependant, aucun document n’a permis d’attester de l’établissement urbain important à l’emplacement exact de l’actuelle commune.

À partir du XIIe siècle, le territoire se structure progressivement autour d’une seigneurie qui dépend des puissants seigneurs de Ferrières. Ceux-ci participent à l’organisation politique du jeune duché de Normandie, fondé en 911 par le traité de Saint-Clair-sur-Epte entre le roi Charles le Simple et Rollon. La région bénéficie alors d’une stabilité relative qui favorise le développement agricole et la naissance de nombreux villages.

Le premier nom connu de la localité est Chambrais (ou Chambray selon certaines graphies anciennes). Les textes médiévaux utilisent différentes orthographes, reflet de l’absence de normalisation de l’écriture avant l’époque moderne. *(??) L’origine du toponyme demeure discutée : la thèse la plus répandue le rattache au latin caméra (chambre, demeure seigneuriale), mais d’autres hypothèses (comme un dérivé du gaulois camb-/cambo-, évoquant une courbe ou un méandre) ne sont pas exclues. [François de Beaurepaire, Les noms des communes et anciennes paroisses de l’Eure, 1981, p. 87–88] Quelle que soit son étymologie exacte, le nom de Chambrais restera celui de la commune pendant près de huit siècles, jusqu’à ce que l’usage local adopte progressivement "Broglie" à partir des années 1760, bien que le nom officiel reste Chambrais jusqu’à la Révolution. [Archives départementales de l’Eure, série E]

La situation géographique de Chambrais favorise rapidement le développement d’un marché local. Les paysans des campagnes environnantes viennent y vendre leurs productions, tandis que les artisans s’installent progressivement à proximité de l’église et du château. Dès le Moyen Âge, le bourg acquiert une fonction commerciale importante pour le pays d’Ouche, attirant les habitants des paroisses voisines. Toutefois, son rayonnement n’égale pas celui de Bernay ou Lisieux. [Léopold Delisle, Études sur la condition de la classe agricole en Normandie au Moyen Âge, 1851]

Comme une grande partie de la Normandie, Chambrais est profondément marquée par la guerre de Cent Ans (1337–1453). Située entre les possessions françaises et anglaises, la région connaît plusieurs occupations militaires, destructions et reconstructions successives. Les archives locales, lacunaires, ne permettent pas de préciser l’ampleur des dégâts subis par Chambrais. [Archives départementales de l’Eure, série H]

À la Renaissance, la paix retrouvée permet un nouvel essor économique. Les activités agricoles, l’élevage, le commerce des céréales et du lin assurent la prospérité de la région. Plusieurs familles de la noblesse normande se succèdent à la tête de la seigneurie avant qu’elle n’entre, au début du XVIIIe siècle, dans le patrimoine d’une famille appelée à jouer un rôle considérable dans l’histoire de France : la maison de Broglie.

L’acquisition du domaine par François-Marie de Broglie marque un tournant décisif. En quelques décennies seulement, Chambrais cesse d’être une simple baronnie normande pour devenir le siège d’un duché-pairie, l’un des plus prestigieux titres de la noblesse française. Cette transformation ne constitue pas seulement un changement administratif ou honorifique ; elle inscrit durablement la commune dans l’histoire politique, militaire et intellectuelle du royaume, puis de la nation française.

Aujourd’hui encore, le nom de Broglie évoque immédiatement cette grande famille dont plusieurs membres furent maréchaux de France, présidents du Conseil, ministres, académiciens, diplomates, évêques ou scientifiques de renommée mondiale. Peu de communes françaises de taille comparable peuvent revendiquer un tel héritage. Pour autant, réduire l’histoire de Broglie à celle de ses ducs serait incomplet. La commune est également celle d’Augustin Fresnel, l’un des plus grands physiciens français, dont les travaux sur la lumière révolutionnèrent l’optique moderne. Elle entretient aussi des liens avec la famille Mérimée et avec plusieurs personnalités qui ont contribué au rayonnement culturel et scientifique de la France.