PORTAIT DE JEAN- MARIE TALON
Publié le lundi 02 février 2026 - ACPG CATM
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Ancien Combattant d’Algérie.
Ce matin, rendez-vous est pris avec M. Jean-Marie Talon, habitant de Chantelle, afin d’évoquer ses souvenirs d’Ancien Combattant d’Algérie, à l’occasion du 60ème anniversaire des Accords d’Evian (18 mars 1962), qui mirent fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l’ensemble du territoire algérien.
Tout sourire, Jean-Marie m’invite à m’installer dans sa cuisine, et me présente aussitôt son livret militaire, en toute humilité, car, selon ses propres dires, il ne sait « pas trop ce que sa mémoire a gardé de ces années « troubles ». Je tente de le rassurer sur le but de notre entrevue, le confortant sur l’accueil assurément enthousiaste et bienveillant que les lecteurs du Chantelle Infos ne manqueront pas de manifester à son égard.
Jean-Marie est né le 25 juin 1934, à Espinasse-Vozelle. Le jour où il reçoit le courrier l’assignant de se rendre au 92ème Régiment d’Infanterie, à Clermont-Ferrand, il se trouve chez ses grands-parents, à Monestier, où il travaille la terre. « On savait qu’il y avait la guerre en Algérie, on le lisait dans les journaux. Et on savait également qu’on était destiné pour l’Afrique du Nord. »
Le courrier officiel en poche, Jean-Marie prend aussitôt son vélo, qu’il laissera à La Charrière, puis se rend, à pied, à la gare de Bellenaves. C’était le 15 juin 1955. Dans le train qui l’emmène jusqu’à Clermont-Ferrand, trois « gars »de St-Bonnet-de-Rochefort montent dans son wagon. Ils discutent et deviennent « copains ». Plus tard, deux de ces « gars » resteront dans la même Compagnie que Jean-Marie, ce dont il ne cessera de se féliciter. Tous reviendront sains et saufs d’Algérie.
Pendant 4 mois, Jean-Marie « fait ses classes » au 92ème, ce qui consiste principalement à apprendre à marcher au pas, à saluer, à s’entraîner au tir (au lieudit La Fontaine du Berger).
Un soir d’octobre 1955, Jean-Marie et ses compagnons d’armes embarquent dans des wagons à bestiaux : destination Marseille. De simples, pour ne pas dire misérables, wagons à bestiaux, sans siège, sans fenêtre… Prévoyant, Jean-Marie s’est fait fabriquer une caisse en bois, sur laquelle il peut s’asseoir, le voyage durant, alors que la plupart des « gars » restent à même le sol. Un départ de nuit, pour éviter toute manifestation anti-guerre, de la part de la population française, comme cela arrive de plus en plus souvent, surtout dans les grandes villes.
Une fois arrivés à Marseille, Jean-Marie et ses compagnons sont emmenés au Dépôt d’Isolés Métropolitains (D.I.M), où ils passent plusieurs jours, en attendant leur départ pour l’Afrique du Nord. Le 16 octobre 1955, embarquement sur « un vieux rafiot », comme Jean-Marie se plaît à le surnommer, « Le Président de Cazalet », pour 24 heures de traversée, dans les cales, car monter sur le pont est strictement interdit : « Y avait des pauvres gars qui souffraient du mal de mer, qui ne cessaient de vomir. Moi, j’ai eu la chance de ne pas être malade !»
De nouveau, je réalise que ce voyage se déroule dans le noir, les uns sur les autres, sans vue sur l’extérieur...ce qui ne devait pas rassurer tous ces jeunes appelés… Jean-Marie me confie que l’«on n’avait pas peur, on ne pensait pas à ce qui nous attendait, là-bas. On obéissait, c’est tout. »
Le 17 octobre, il débarque à Tunis. Le capitaine Karrer mène alors ses hommes jusqu’à Makthar, où tout le monde passe la nuit à dormir dans la paille, avant d’arriver à Ebba Ksour, ville nichée dans une région montagneuse, proche de la frontière algérienne.
Cette petite ville tunisienne, Jean-Marie et ses compagnons d’armes y logeront, des mois durant, dans des hangars. Leurs missions « de maintien de l’ordre en Algérie » consistent, le plus souvent, à prendre des gardes de 4 heures, toutes les 48 heures. Postés dans des maisons forestières (Jean-Marie se souvient de la présence massive de chênes lièges), les militaires français surveillent la population, à la recherche de « Fellagas », des combattants rebelles et, par extension, des militants nationalistes algériens. Mais il arrive également à Jean-Marie de participer à des patrouilles, lorsque des Fellagas sont signalés, cachés dans les campagnes environnantes.
Lors de ces sorties, il me confie que ce que chacun redoute par-dessus tout, ce sont les embuscades. Ainsi, en 1956, sa section se trouve dans le secteur de Souk-Ahras, une ville algérienne. Ayant reçu le signalement que plusieurs rebelles s’y cachent, les 30 à 40 militaires français prennent la route, à 3 heures du matin, à pied :
« On a crapahuté toute la matinée. Vers midi, on se pose enfin, pour manger tranquillement. Soudain, le Sergent Boulanger aperçoit quelqu’un en contrebas, dans un petit ruisseau. Il y descend aussitôt, et abat trois fellagas ! On s’est alors rendu compte qu’on venait d’échapper de peu à la mort ! C’est la fois où j’ai eu le plus peur ! » Le hasard apportera un peu de réconfort et de joie à Jean-Marie, lorsqu’il verra débarquer dans sa section Guy Méloux et Roland Surreau, deux camarades de l’école de Target ! Les trois amis rentreront sains et saufs de ces mois de missions.
Globalement, Jean-Marie reconnaît n’avoir quasiment pas dialogué avec la population, n’ayant que d’infimes et rares contacts avec elle. Son rôle consistait majoritairement à protéger les gradés, lors des missions. Il portait une arme, bien-sûr, mais il n’a jamais eu à s’en servir.
En septembre 1957, Jean-Marie est de retour sur le sol français, à Marseille.
En 1961, il est rappelé dans la Gendarmerie, l’Escadron Dérivé de Gendarmerie Mobile, à Moulins. Il y séjournera du 23 avril au 03 mai : « La journée, on ne faisait rien...Le soir, on partait surveiller les centrales électriques, dont celle de Bayet, car les autorités craignaient les attentats. »
Jean-Marie rejoindra les membres CATM de Chantelle, en 1967. Ensemble, ils évoquent les temps passés en Algérie, échangeant leurs expériences. Mais jamais, en dehors des réunions CATM, Jean-Marie n’a raconté... « Ce que j’ai fait là-bas n’intéressait personne... »
Lorsque je l’interroge sur son ressenti, quant au conflit algérien, il répond que « ces gens-là étaient chez eux. Ils étaient exploités par les Français. Ils méritaient leur liberté. »
Immédiatement, Jean-Marie fait le parallèle avec la guerre en Ukraine : « C’est inadmissible d’envahir un pays, de tuer des gens qui sont chez eux ! »
Monsieur Jean-Marie Talon, un grand merci pour votre témoignage. Voyez comme votre mémoire ne vous a pas abandonné.
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