Lavoirs de la Grande et Petite Fontaine
Nous connaissons tous aux Ulmes "la Grande et la Petite Fontaines", nos deux lavoirs les mieux restaurés, inventoriés au Patrimoine de France par les Monuments Historiques. Ils nous donnent aujourd’hui l’occasion d’une agréable balade et nous vous proposons dans cet article de connaître leur histoire, tout en rappelant la vie qui les animait et s’est éteinte voilà à peine plus de 40 ans.
Jusqu’au début du 19e siècle, des sources aménagées en fontaines occupaient leur emplacement actuel: les habitants des hameaux et villages voisins du Mousseau, de la Rousselière et des Ulmes autour de l’église venaient y remplir leurs cruches. Sans aucun doute, l’eau y était parée de quelques vertus médicinales que leurs puits n’étaient pas censés apporter.
Une marre alimentée par ces sources se situait au niveau de la future Grande Fontaine et donnait naissance au ruisseau qui rejoint le Douet plus au nord. Ce point d’eau servait à la fois à faire boire les bêtes et à laver le linge. Hélas, il arrivait aussi que des déchets en tout genre y soient déversés… et l’eau stagnante devenait alors impropre au lavage comme à la consommation animale. Les archives communales des Ulmes rapportent qu’avant l’édification des lavoirs, les laveuses utilisaient « une eau boueuse et malsaine ».
Les premiers aménagements de fontaines-lavoirs en France datent de 1720 environ, époque de la dernière grande épidémie de peste à Marseille: ils concernèrent en priorité les villes, où la concentration humaine favorisait la diffusion des maladies infectieuses. Ainsi, en 1767 fut construit le grand lavoir de Doué-la-Fontaine, simplement nommé "les Fontaines de Doué". Mais à la fin du 18e siècle, un besoin croissant d’hygiène se fit sentir en réaction aux multiples épidémies et au début de la pollution industrielle. Jusqu’alors, le linge était traditionnellement peu lavé et les draps et vêtements souillés facilitaient la transmission de maladies contagieuses difficilement contrôlables, comme le choléra ou la fièvre typhoïde. La construction des lavoirs allait désormais se généraliser et le phénomène fut encouragé au 19e siècle par une loi octroyant un crédit spécial de l’Etat en faveur de ce type d’ouvrage.
Pour tous ces points d’eau aménagés et propres, il fallut également permettre un accès qui soit protégé: les lavandières réclamaient des lavoirs exclusivement réservés au lavage ! D’où leur construction encaissée cernée de hauts murs, et les pentes étroites qui y mènent pour laisser le passage aux brouettes de linge. Les femmes, fières de ces lieux construits pour elles, y veillaient précieusement et se serraient les coudes pour montrer leur mécontentement à tous ceux qui auraient osé y mener boire leurs bêtes.
Dans le petit village des Ulmes, comme pour la plupart des lavoirs ruraux angevins, il fallut attendre, et c’est en 1832 que furent édifiés nos deux lavoirs. Ils gardent encore à ce jour leur aspect initial : au niveau des anciennes fontaines ont été créés des bassins rectangulaires au fond et aux rives en pierres, entourés d’un passage pavé, et bordés sur un côté d’un appentis recouvert d’ardoises. Sous le sol, un ingénieux système de canalisations permettait à l’eau de source de s’écouler et de courir constamment dans l’ensemble des bassins avant de s’évacuer par une trappe régulant le débit vers le ruisseau proche (ce système de répartition du courant est toujours visible et fonctionnel à la Grande Fontaine). Sous les auvents furent aménagés des cheminées en tuffeau (3 foyers pour la Grande Fontaine et 1 seul sous une belle arche de pierre dans un angle de la Petite Fontaine). Initialement utilisées au temps de la lessive à la cendre, dans laquelle la potasse naturelle permettait de dissoudre les corps gras, ces cheminées servirent plus tard pour faire bouillir l’eau de lavage avant l’arrivée des lessiveuses, mais aussi de tout temps pour se réchauffer en hiver et se restaurer. On voit encore à sa place à la Petite Fontaine une barre à linge, "l’étendoir", destinée à laisser s’égoutter les draps, avant essorage par torsion manuelle et séchage sur les haies ou dans les prés en été.
Véritables lieux de vie, les fontaines-lavoirs étaient des aménagements publics destinés à quérir l’eau potable pour le ménage et à laver le linge. Elles constituaient ainsi le lien social où les femmes se retrouvaient exclusivement entre elles. En effet, ces points d’eau étaient bien les seuls endroits où se tenait une assemblée de femmes, véritable équivalent du café ou du jeu de boule de fort pour les hommes. Ceux-ci n’y étaient admis que pour nettoyer le fond des bassins remplis de mousse et de vase.
C’est à genoux dans une caisse en bois garnie d’un peu de paille, la selle à laver ou « cabasson », que se retrouvaient autour des lavoirs les femmes, paysannes pour la plupart, mais aussi lavandières professionnelles, au tablier brodé et au bonnet blanc, au service de quelques propriétaires terriens. Elles savonnaient le linge à l’aide de savon artisanal fait à la ferme en chauffant un mélange de suif de bœuf et de cristaux de soude, ou avec du savon de Marseille acheté à la foire de Doué. Elles le frottaient à la main ou à l’aide d’une brosse, le battaient sur la pierre à l’aide d’une planche en bois, « le battoir », le rinçaient, le rebattaient, l’essoraient. Pour les draps, faits de lin et de chanvre, si lourds une fois mouillés, l’entraide était nécessaire. Initialement, leur lavage à la cendre était mensuel et collectif, dans un grand baquet, lors de « la buée ».
Avec l’arrivée des lessiveuses dans les campagnes vers 1900, le linge blanc y bouillait 1 heure environ, d’abord en enfermant dans un sac de tissu la cendre de bois, plus tard en y saupoudrant la lessive. Pasteur était passé par là : « faire bouillir, c’est désinfecter ». Cette opération se faisait en général au domicile, puis le linge, une fois la lessiveuse vidée de son eau, était transporté dans une brouette jusqu’au lavoir, où l’eau en abondance permettait son rinçage, tout en usant du battoir. Parfois, on y ajoutait une « boule de bleu » enveloppée dans un chiffon (le Bleu Outremer Guimet des Industries Lyonnaises), poudre extraite de l’indigotier et destinée à « l’azurage » : en fait ce colorant neutralisait le ton jaunâtre que prend le tissu en vieillissant et rendait le linge d’un blanc éclatant ! Des racines de saponaires pouvaient jouer le rôle d’adoucissant, tandis que des rhizomes d’iris servaient à parfumer la lessive.
Impossible de raconter l’histoire des lavoirs sans rapporter l’ambiance qui y régnait : se rendre au lavoir était l’occasion unique pour les femmes de se retrouver pour bavarder, papoter, colporter les rumeurs et les potins du village. Le franc-parler et les ragots allaient bon train sous les préaux.
Le linge ! Ce linge autrefois si précieux, dont la valeur n’avait d’équivalent que celle des bêtes pour les paysans ! Ce linge d’une vie, qui se transmettait aux générations suivantes, ce trésor des jeunes mariées recevant leur trousseau…C’est aussi sur ce linge que s’exprimaient les souillures du corps, tenant ainsi un langage indiscret sur l’intimité… D’un rapide coup d’œil, les laveuses pénétraient la vie privée et alimentaient aussitôt les commérages. Laver ensemble son linge sale ou laver celui des autres, c’était mettre son nez dans les affaires d’autrui, entrer dans les secrets des familles : on savait quand unetelle était enceinte, on connaissait les menus des fêtes, le nombre de convives, les accidents ou les maladies n’avaient plus de secrets avec les vêtements souillés. Alors, si la voisine n’était pas bavarde, pas de problème, son linge parlait pour elle, laissant entrevoir les indices des rumeurs toujours renouvelées.
Bernard Augereau dans son ouvrage «Les dits du linge » publié en 2006 décrit ainsi cette atmosphère extraordinaire : « Au lavoir, les langues allaient, pêchaient ou quêtaient les nouvelles, disaient du mal des voisines. En cela le lavoir appartient à la mémoire populaire, la vraie. Les secrets des uns, les critiques des autres, à voix couverte ou triomphante, les revendications étaient autant de coups de battoir contre le sort des femmes. Lavoirs-tribunes de celles qui n’avaient pas le droit de vote, lavoirs-échanges de bon remèdes, lavoirs hiérarchisés des villes ou isolés des prés-bas… ».
Les superstitions autour du lavoir étaient nombreuses, et il en allait de la vie de la laveuse comme de la vie de celui dont on lavait le linge. Ainsi, on ne lavait pas pendant les Avents, les périodes de Noël ou Jour de l’An, la Semaine Sainte ou l’Octave des morts (8 jours après un décès). On ne mettait pas son linge à bouillir le vendredi, ou dans la maison où une femme était enceinte, au risque de provoquer une fausse-couche, ou même dans la maison d’un malade, craignant de précipiter son décès !
Il convient enfin d’évoquer le côté mystérieux du lavoir, une fois la nuit tombée : il devenait alors un lieu de croyances populaires fréquenté par des lavandières peu recommandables. Celles-ci, cachées dans l’obscurité, venaient prendre l’âme des pauvres femmes, qui, par mégarde, se seraient aventurées trop près des fontaines après le coucher du soleil.
Au milieu du 20e siècle, avec l’arrivée de l’eau courante dans les campagnes et l’apparition des machines à laver, l’histoire des lavoirs s’achève. Il semble que les dernières laveuses quittèrent la Grande Fontaine en 1967. Et depuis… il paraît qu’on lave son linge sale en famille!
Il nous reste un petit patrimoine discret, témoin d’une époque révolue, des grands et petits moments de nos villages, du dur labeur de nos grand-mères, avec tous ses échanges et son savoir-faire. Sachons l’entretenir pour en garder la mémoire. Et si l’occasion vous est donnée de revoir nos Fontaines, arrêtez-vous un instant et prenez le temps d’imaginer la vie aussi pittoresque que laborieuse qui les remplissait.



